JALONS
[...]Ce qui m’a manqué le plus en prison:
La communion.
Les miens.
Les livres.
La liberté de mouvement.
Mais il y eut la communion spirituelle journalière. Et la presence de Dieu, tangible, vibrante, absolue. Car pour Le posséder tout entire il faut avoir tout perdu.[…]
ÉPISODES
Les officiers
Les deux fils étaient officiers. Ils suivent leur colonel Arsenescu lorsque celui-ci se retire dans la montagne avec ses hommes. Tous les villages de la region – leur region, qui s’appelait avec fierté «le fief du Roi». Armement, appareils de transmissions, etc. Les femmes font le «contact». Une véritable bataille se livre dans la maison des deux frères Arnautoi. Ils réussissent à s’enfuir, mais toutes la famille est arrêtée.
Ils tiennent bon pendant des années, maintenant le contact avec d’autres groupes, d’autres régions, leur fournissant les informations reçues des villageois – qui à leur tour étaient en rapports avec les villes -, menaçant les traîtres et les opportunists, remontant le moral. On leur obéit, les amis par sympathie et convinction, les ennemis par crainte. Et le communisme pénétra difficilement dans cette région.
Et l’histoire se répète. Les montagnes sont passées au peigne fin, l’aprovisionnement deviant difficile, les ambuscades se multiplient. Des hommes tombent. Eux aussi ils se dispersent. Il ne s’agit plus maintenant que de pouvoir exister. Le fil est rompu. Les uns réussissent à passer la frontière, d’autres sont décimés.
La réalité et la légende se confondent. Un jour, paraît-il, on attrape le chien du colonel et par lui on espère retrouver le maître. Mais dans la nuit, le chien est empoisonné… Il paraît aussi que le colonel a passé sept ans sous un froc de moine, dans un monastère dont le Supérieur était son ami. Lorsque celui-ci est changé, les religieux sont pris de court, et la supercherie est decouverte. On l’arrête.
Légende? Réalité?
Dans le village il y a une jeune fille amoureuse de l’un des deux frères Arnautoi. Elle les aide quelque temps puis les rejoint. Et Marie donne une petite fille à son amoureux. Pendant leurs pérégrinations, le père porte l’enfant dans un havre-sac et sèche les langes sur sa poitrine à même la peau. Une fois, affamés, ils se firent une bouillie avec de la bouse de vache.
Ils ne sont plus que 5 ou 6. L’un d’eux veut les quitter, Marie l’abat. Elle a aussi eu, paraît-il, un petit garçon qu’elle tue ne pouvant le nourrir. Légende… calomnies… atrocités…? (Au procès les hommes affirment que c’est elle qui les a empêchés de se livrer. Vérité? Ou mensonge pour sauver leur tête? Et les femmes ont souvent pris à leur compte les actions des hommes pour alléger leur responsabilité. Marie est condamnée à mort, mais elle n’est pas exécutée.)
Le hazard leur fait découvrir une grotte dans la paroi même de la montagne, à pic. Ils y montent et descendent au moyen d’une échelle de corde. Ils s’y terrent. Mais il faut manger. Les deux frères ont un ami fidèle, un meunier. Ils descendent chez lui parfois pour s’approvisionner. Une nuit qu’ils ont dîné, une étrange somnolence s’empare d’eux. L’un s’endort, la tête sur la table; l’autre saut sur ses pieds et se précipite au dehors, pour tomber dans les bras des miliciens. C’était le beau-frère de Marie. Il est forcé, sous peine de la mort de les conduire à la grotte. Il s’y montre seul, criant à Marie de descendre avec l’enfant car son mari l’appelle. La femme ne se méfie pas. On déroule l’échelle et elle descend dans le vide, l’enfant sur son dos dans le sac. Les miliciens s’en emparent. Lorsque ceux d’en haut voient la scène, ils remontent l’échelle. On tire de jour et de nuit. Puis grenades et bombes suivent. La montagne est pulverisée. Et tout rentre dans le silence.
Un jour, à la promenade dans la cour de la prison, Marie tombe et ne se relève plus.
ORION
[…]S’il n’y a pas d’églises, il y a Dieu. Le temps ne nous faisant pas défaut, nous pouvons prier, méditer et même enseigner, c’est-à-dire transmettre aux autres (à part des connaissances intellectuelles ou linguistiques) l’enseignement official ainsi que le résultat de nos réflexions. Et nous constatons que nous connaissons Dieu peut-être pour la première fois. Pour la première fois nous savons que c’est de Lui que vient notre force: de ne pas désespérer, d’agir, de rire, d’aimer, de pardoner, de vivre enfin. Pour la première fois nous Le possédons réellement. Car pour posséder Dieu, il faut peut-être avoir tout perdu. Afin que Lui seul occupe toute la place.[…]
(Madeleine Cancicov, Le Cachot des Marionnettes. Quinze ans de prison – Roumanie 1949-1964.

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